Ma rencontre avec Thomas Léon pour les Jeudis Arty

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©photo: Paula Betancourt

J’ai pu rencontrer le plasticien Thomas Léon (vidéo, installations, dessin) au cours d’une interview pour Les Jeudis Arty publiée le 31 Mars 2016:

Comment est née votre vocation créative?
Je ne sais pas si on peut vraiment parler de vocation. Je pense que c’est venu à la base d’envies de cinéma surtout, et après, ça s’est fait dans l’école d’art tout simplement.
D’abord ça a été le cinéma et la littérature, puis les arts plastiques.

Quels éléments ont contribué à la formation de l’artiste que vous êtes?
Le cinéma et la littérature encore une fois. Il y a eu aussi le rapport à l’architecture, qui est encore un peu autre chose.
Tout le rapport à la littérature de science-fiction, notamment tout le travail de Ballard et de K. Dick.
Après, tout le rapport à l’architecture moderne ou moderniste et notamment l’architecture des grands ensembles en fait. Et peut-être le rapport que je pouvais percevoir entre les deux. Il y a par exemple un texte de Ballard, je crois qu’il s’appelle « High-Rise », qui est un texte qui se déroule dans un gratte-ciel ultramoderne.

Votre formation est une formation de plasticien?
Oui, j’ai fait les Beaux-arts de Lyon. Donc c’est une formation de plasticien.

J’ai vu que vous aviez un parcours dans la recherche, pouvez-vous en parler?
En fait je faisais partie d’une unité interdisciplinaire de recherche jusqu’à cette année où j’ai passé ma thèse. L’unité s’appelle Art Contemporain et Temps de l’Histoire. C’est une unité de recherche qui regroupe à la fois des plasticiens issus des Beaux-arts de Lyon et des doctorants de l’EHESS.

Qu’est-ce qui vous intéressait dans cette démarche de recherche?
De pouvoir poursuivre de manière plus poussée dans le cadre d’un troisième cycle mes réflexions relatives au cinéma, et en particulier au cinéma expérimental, à la littérature.

D’où vient votre prédilection pour la vidéo et les installations. Du cinéma justement?
Oui je pense.

Pourquoi le cinéma? Qu’est-ce qui vous parle en lui?
Parce que j’ai la sensation que dans les images en mouvement au sens large comme dans la musique, on s’adresse directement au cerveau reptilien. Ca peut peut-être engendrer une implication émotionnelle plus directe ou plus puissante sur le spectateur. En tout cas sur moi ça marche. J’imagine que sur d’autres que moi ça doit marcher aussi, ce qui n’empêche pas d’avoir des formes qui font réfléchir. Mais en tout cas j’ai l’impression qu’on est tout de suite dans une forme de branchement plus directe aux émotions ou au corps du spectateur.

Pourquoi avoir privilégié les Arts Plastiques et ne pas vous être dirigé vers la réalisation au cinéma par exemple?
Il y a ce truc du cinéma qui est qu’il est extrêmement dépendant de circuits de financement spécifiques. Et j’ai toujours trouvé ça fou de passer deux ans à travailler sur un projet de film qui ne se fait pas à la fin, quand on peut passer six mois à être dans des circuits plus courts, plus directement dans l’action. Et aussi parce que du fait que justement on est dans des circuits différents, on peut faire une installation vidéo avec cent mille fois moins d’argent. On peut aussi la faire comme on veut, alors que le cinéma n’est pas qu’un médium, c’est également un format, une manière de travailler et moi ce qui m’intéresse, c’est de tout faire : de toucher à la musique quand j’ai envie d’y toucher, de toucher au cadre quand j’ai envie de toucher au cadre, de travailler avec des gens qui sont des modèles, qui ne sont pas des acteurs, dans des formes transversales entre la fiction et le documentaire et je pense que ce serait plus difficile à faire dans le contexte du cinéma.

L’architecture a une place prépondérante dans votre œuvre. Que symbolise t-elle?
Elle ne symbolise rien. Ce qui m’intéresse dans l’architecture, c’est que ce sont des sculptures qu’on habite. L’architecture, c’est aussi une des formes de l’histoire de l’art comme la peinture, comme la sculpture, comme le dessin. J’ai toujours été concerné par la question de l’efficacité ou de la valeur d’usage d’une forme, au sens d’une œuvre, dans le temps et je pense qu’une œuvre d’art n’est pas pertinente tout le temps. Elle est pertinente au moment de sa création. Une œuvre est créée pour un cadre de société précis et donc elle parle à cette société, mais la société change et au bout de cinquante ans, cent ans, parfois même moins, l’œuvre cesse de marcher, de parler à la société pour laquelle elle a été créée. Quand c’est une peinture, on peut la ranger dans les réserves d’un musée, mais quand c’est un bâtiment, c’est impossible. Donc, il continue d’exister en portant des idées qui ne correspondent plus à la société dans laquelle il se trouve. La question de son devenir se pose : souvent on le détruit ou on le réaffecte, mais dans tous les cas, cela pose frontalement la question de la pertinence d’une forme créée pour un cadre de société précis quand ce cadre a changé ou basculé.

Quel est votre rapport à la narration, notamment dans vos réalisations vidéo?
Ce n’est pas tellement une question que je me pose. Ce qui m’intéresse plus, c’est la structure de l’œuvre. Je suis plus attentif à la question du déploiement de l’œuvre dans le temps. La vidéo c’est un médium qui déploie dans le temps, comme la musique.

Après cela dépend de mes travaux : il y en a qui s’appuient frontalement sur un récit, et dans ce cas le récit m’intéresse parce qu’il a une efficacité qui est celle de pouvoir dire ou montrer des choses qui seraient absolument insupportables à dire frontalement et qu’on peut dire parce qu’on est dans une fiction. Disons que ce n’est pas tellement la question de la narration qui m’intéresse, mais celle de la fiction. De la même manière qu’un conte de fées par exemple dit des choses absolument insupportables, parle de viol ou d’égorgement etc. et qui le fait par le biais d’une forme qui permet de ne pas affronter directement les événements. Parfois, il y a des récits dans mes travaux parce que je suis à la recherche de cette efficacité là, de la fiction comme forme potentielle permettant de faire passer des idées, ou d’aborder des sujets indicibles. D’autres fois, il y a aussi des vidéos sans narration, c’est-à-dire qui se déroulent dans le temps de la même manière que la musique se déroule dans le temps, où je suis attentif à une structure, mais où il n’est pas tellement question d’une narration à mon avis.

Pourquoi vous-êtes vous dirigé vers le dessin, notamment avec la série que vous exposez à Drawing Now Paris au Carreau du Temple?
Parce que j’ai toujours dessiné en fait. J’ai toujours revendiqué mon travail vidéo comme du dessin car il y a une grande partie du travail vidéo qui est modélisé en image de synthèse. C’est du dessin, même si c’est sous une forme numérique. Le dessin n’est donc pas pour moi une nouveauté, mais plutôt une poursuite ou une extension du travail vidéo.

En ce qui concerne vos choix techniques : pourquoi ces dimensions de support de dessin et pourquoi le noir et blanc du fusain?
Sur la série des grands dessins, je suis parti d’un format 120X160 qui est un des standards de l’affiche de cinéma. Tout simplement parce que la forme de l’affiche de cinéma m’intéresse, parce qu’elle est censée donner envie de voir le film. Elle est donc quelque part censée parler d’une œuvre qui se déroule dans le temps, mais de manière condensée sur un support plat. Cette forme de saturation et de densité de la forme de l’affiche de cinéma commerciale ordinaire m’intéressait.

Le choix du noir et blanc est plus mystérieux pour moi. Il y a peut-être un rapport à la projection vidéo dans l’ombre et la lumière du fusain, d’autant que je me sers de la projection comme outil pour les dessins préparatoires. Ensuite, il y a aussi la question de la matérialité du fusain : une grande partie des dessins sont faits avec du fusain en poudre appliqué au chiffon ou au doigt, qui ramène à une sorte de minéralité qui intervient à un moment où dans les installations vidéos, je m’intéresse à des représentations de microcosmes biologiques ou minéraux.

Justement, quelles sont les autres thématiques qui vous tiennent à cœur à part les questions d’architecture et de lieux et que vous souhaitez développer à l’avenir?
Je ne suis pas sûr que ce soient des thématiques au sens strict, mais plutôt des préoccupations.
La question principale est celle de savoir comment une idée habite une forme, comment elle la modèle et comment une forme transmet une idée. Après, il y a aussi des questions politiques, relatives aux enjeux de pouvoir : notamment le fait de savoir comment le pouvoir ou les enjeux de pouvoir influencent l’architecture, modèlent les rapports humains et les corps.

Il y a aussi une question romantique ou post-romantique qui aurait à voir avec le temps. Il y a un temps humain, dans lequel se déploient par exemple les enjeux de pouvoir, et d’autres temps, supra ou infra-humains, qui sont par exemple le temps de la validité d’une forme ou de la transmission de l’idée à travers une forme qui dépasse par définition le temps individuel dans le sens où une forme survit à un artiste, donc l’idée qui est dans la forme survit à l’artiste. Après, dans la nature se déploient aussi d’autres temps: le temps de la concrétion minérale ou le temps tectonique sont des temps qui nous dépassent.

LES 3 CHOSES QUE VOUS NE SAVEZ PAS ENCORE…
Un lieu que vous conseillez à Paris?
La banlieue parisienne.

Votre source d’inspiration du moment?
Stalker de Tarkovski.

Votre dernier émoi artistique?
L’installation « Ashes » de Steve McQueen (ndlr: à la galerie Marian Goodman en début d’année)

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